Allocution d’ouverture au Colloque de pensée militaire du 31 janvier 2019 à la Maison de la Chimie

30.04.2019

 

" Monsieur le major-général des armées, Mesdames et Messieurs les officiers généraux, Mesdames et Messieurs,

Permettez-moi de saluer le général Pascal Façon, directeur du Centre de doctrine et d’enseignement du commandement, pour la tenue de ce colloque. Je me souviens de votre audition Général, devant la commission, peu après le dernier colloque. La thématique retenue cette année constitue un peu la suite de celle qui avait été retenue l’an dernier, qui était consacrée à la victoire et je vais tenter de participer à l’approfondissement de cette réflexion, sur le thème : « Guerre à distance(s), gagner au contact ».

 

DISTANCE ET PROXIMITÉ

Abolition, dilution, contraction, écrasement, effacement, tous ces termes ont été employés pour dépeindre l’évolution de notre rapport aux kilomètres, ce qui illustre bien la polysémie du mot « distance ». Quelle que soit l’échelle, il s’agit de repousser la frontière de la guerre toujours plus loin de nos frontières, de nos équipements et de nos soldats. Cette volonté est décrite dans la loi de programmation militaire « Ambition 2030 ». L’artillerie de demain, les futurs missiles, les futurs avions, porte-avions, sous-marins, seront conçus pour accroître les distances d’engagement. Il s’agit de frapper plus loin et frapper de plus loin pour protéger les vies comme les matériels. Cependant, l’éloignement n’est pas toujours si palpable. Il peut d’ailleurs s’accompagner d’un raccourcissement de la chaîne de commandement. À partir de renseignements collectés au plus près du terrain par nos soldats ou depuis nos satellites, des opérations peuvent être conduites à des milliers de kilomètres des théâtres sur lesquels elles s’opèrent. Une partie du pilotage de Barkhane s’opère par exemple depuis le Mont Verdun et non sur le théâtre d’opérations.

Paradoxalement, la dilution de l’espace n’induit pas forcément de perte d’information. Grâce aux progrès de l’imagerie et des transmissions, il est en effet assez aisé de suivre une opération immédiatement, précisément, y compris au sommet de l’État, dans des bunkers sécurisés. Cela peut d’ailleurs appeler une réflexion sur la juste subsidiarité du commandement.

 

En tout état de cause, il n’est de guerre sans contact. Pour compenser un avantage  asymétrique tel que celui que je viens de décrire, l’adversaire peut décider de se rapprocher ou, à l’inverse, d’attirer son ennemi. Il en est ainsi du combat en zone urbaine que vous connaissez bien dans l’Armée de Terre. À Mossoul, par exemple, le terrain a aboli la distance lors des derniers combats. Même dans la bande sahélo-saharienne, où l’avantage technologique permet de frapper de loin et de haut, nos forces combattent étroitement nos ennemis, parfois au corps-à-corps. Je pense notamment aux forces spéciales qui interviennent au plus près de l’ennemi. 

 

Lorsque j’étais en contact avec les militaires des commandos parachutistes de l’Armée de l’Air n° 10, j’ai pu mesurer l’intensité de l’engagement de tels combattants, de telles méthodes, et le nombre d’actions de feu déclenchées, comme l’impact psychologique de ces missions sur nos soldats.

 

La guerre à distance est donc aussi la guerre de proximité. L’attentat de Strasbourg nous a cruellement rappelé que le territoire national n’était plus épargné par les actes de guerre. La force Sentinelle, qui participe ainsi pleinement à la protection des Français, le démontre bien au contact de nos concitoyens. Visible, cette force peut constituer une cible au même titre que nos opérations déployées à l’extérieur.

 

 Lors de mes différents déplacements auprès de vous, il m’est arrivé de m’interroger quant à la vulnérabilité de nos états-majors face à de telles at taques  ciblées. J’y reviendrai.  Collectivement confiants dans notre maîtrise du ciel, nous en sommes peut-être venus à considérer comme nul tout risque d’attaque aérienne. Au-delà du retour des puissances et de leurs menaces, les drones armés employés par exemple par Daech en Irak et en Syrie constituent un avertissement qu’il nous faut, selon moi, prendre avec beaucoup de considération.

 

 Plus globalement, c’est à la perte de systèmes de transmission et d’information qu’il nous faut nous préparer, en entretenant nos capacités de résilience et de rusticité, afin d’être en mesure d’agir « à l’ancienne », sans connexion ni information en temps réel. En somme, il nous faut agir au plus près sans assistance à distance.

 

Toutes ces questions révèlent l’attention qui sous-tend notre politique de défense et notre loi de programmation militaire. Celle-ci nous impose de conduire des programmes d’armement complexes, technologiques, reposant sur des excellences d’innovation, repoussant les frontières de nos champs de conflictualité en incluant désormais le cyber et l’espace, qui constituent de nouveaux espaces de confrontation potentiels. Dans le même temps, alors que nous souhaitons conserver un modèle d’armée complet, chacun voit qu’il ne faut pas négliger une préparation au combat non technologique.

 

 Je souhaite relever la place singulière de l’armée de Terre dans cette dialectique entre éloignement et proximité, car vous êtes celle des trois armées qui est le plus confrontée à la proximité et au contact. L’Armée de Terre fait le lien entre les différentes distances au contact et il lui revient l’essentiel de la fonction de contact auprès des populations.

 

LE CONTACT

Pour les forces françaises, l’intégration dans les populations locales, sur les théâtres d’opérations extérieurs, l’intégration avec les forces alliées comme la conduite d’actions civilo-militaires constituent une véritable tradition. Je reviens de Côte d’Ivoire, où j’ai pu constater l’étroitesse des relations entre nos forces françaises dans ce pays et les forces ivoiriennes, qui sont systématiquement associées aux différents exercices conduits. De même, en bande sahélo- saharienne, les armées françaises continuent d’agir aux côtés des populations locales dans le cadre de l’opération Barkhane, notamment grâce à l’action du service de santé. Ces actions sont essentielles pour bâtir une relation de confiance avec les populations.

 

Une difficulté et un défi se font jour néanmoins. La difficulté est due au durcissement des opérations, à l’accroissement des risques, qui nous ont conduits à renforcer la protection des militaires et des équipements, de façon tout à fait normale. Il y a une quinzaine d’années, nous dénoncions volontiers l’attitude des forces américaines en Irak, car elles étaient coupées de la population et retirées derrière plusieurs couches de blindage. Nous sommes arrivés à la même conclusion et avons renforcé ce blindage pour la sécurité de nos soldats. Nous n’avions pas le choix.

 

 Toutefois, ces contraintes rendent plus difficiles les contacts avec la population. Elles nous imposent de développer de nouveaux modes d’action afin de surmonter le premier abord du guerrier surprotégé par rapport à ces populations. Auparavant naturelle, la proximité doit faire l’objet d’un effort particulier pour demeurer une capacité militaire à part entière.

 Le défi, enfin, est le suivant : l’action militaire doit s’inscrire dans un contexte plus large de sécurisation et de développement, en lien avec les institutions locales, les nombreuses forces à l’œuvre sur le terrain (bailleurs internationaux, ONG, autres partenaires civils). À la fin de l’année, au Mali, à l’invitation du général Bosser, j’ai pu rencontrer plusieurs responsables et le général Blachon nous a fait part de la difficulté à naviguer entre différentes lignes d’opérations qui s’entremêlent, se succèdent et se déroulent dans des durées et espaces distincts.

 

L’articulation entre actions militaires et politique de développement a d’ailleurs été fortement soulignée lors d’une audition très récente de Monsieur Rémy Rioux, directeur général de l’Agence française de Développement. C’est la première audition d’un tel responsable de l’action en faveur du développement devant notre commission et les échanges ont été très fructueux.

 

Nul ne conteste l’impérieuse nécessité de combiner les actions militaires et le programme de développement, afin d’accompagner les États, souvent faillis, vers la sortie de crise. Alors que nous avions tendance, par le passé, à considérer que l’action militaire était suffisante, ne tombons pas dans l’effet inverse. Oui à l’effort de développement, non à son exclusivité. L’action militaire est essentielle à l’instauration d’une paix robuste et durable. Le président de la République l’a rappelé. L’action pour le développement est tout autant nécessaire, tout comme l’analyse des situations, des risques et des faiblesses dans une région, ce qui nous a d’ailleurs conduits à renforcer, dans la revue stratégique, les moyens donnés dans la fonction stratégique d’anticipation.

 

 Ces trois actions (défense, développement, diplomatie) doivent se compléter, s’enrichir, se coordonner, dans une même stratégie, avec la même ambition et les mêmes intérêts – ceux de notre pays. Elles doivent le faire ici, à Paris, mais aussi sur tous les théâtres d’intervention.

 

 C’est à ces questions que nous aurons à réfléchir et que nous devrons développer au sein de la commission de la Défense nationale des forces armées, qui vient de créer une mission d’information sur le continuum allant de la sécurité au développement. Je pense que nous aurons à fournir des avis et précisions sur cette politique française."

Partager sur Facebook
Partager sur Twitter
Please reload

À la une

Interview à la Matinale de RFI: Jean-Jacques Bridey (LaREM): «Aujourd’hui, nous devons sécuriser nos satellites»

15.07.2019

1/10
Please reload

Dernières actus

Please reload

Archive