Allocution au centre de doctrine et d'enseignement du commandement

04.02.2019

Messieurs les officiers généraux,
Mesdames, messieurs,
Avant tout, permettez-moi de saluer le général
Pascal Facon et l’ensemble des équipes du centre de
doctrine et d’enseignement du commandement, pour la
tenue de ce Colloque de pensée militaire, intitulé
« Guerre à distance(s) – Gagner au contact ».
La thématique retenue cette année s’inscrit dans
la continuité des réflexions conduites ici-même l’an
dernier, relatives à la notion de « victoire ». Au fond,
après avoir tenté de définir l’objectif, nous voici
aujourd’hui réunis pour débattre des modalités
permettant de l’atteindre. Quel ambitieux programme !
En guise d’introduction, je me propose,
modestement, de faire état de quelques pistes de
réflexion, à même d’aiguiller nos échanges. Les
différents intervenants qui s’exprimeront aujourd’hui –
dont nul ne conteste l’autorité doctrinale – permettront
d’aborder plus finement les différentes facettes de cette
question.
* * *
La guerre à distance, d’abord.
Abolition, dilution, contraction, écrasement ou
encore effacement : les termes employés pour dépeindre
l’évolution de notre rapport aux kilomètres illustrent la
polysémie du mot « distance ».
Quelle que soit l’échelle, il s’agit de repousser
la frontière de la guerre toujours plus loin : loin de nos
propres frontières, bien sûr, mais aussi loin de nos
militaires.
Décrite par la LPM, « l’Ambition 2030 » traduit
totalement cette volonté : l’artillerie de demain, les futurs
missiles, de même que les aéronefs ou les bâtiments
d’avenir seront conçus pour accroître les distances
d’engagement. Il s’agit de frapper de plus loin, pour
protéger les vies comme les matériels.
Dans le même temps, l’éloignement n’est
parfois pas si palpable et peut s’accompagner d’un
raccourcissement de la chaîne de commandement. À
partir de renseignements collectés sur le terrain, au plus
près de l’ennemi, ou depuis nos satellites, des opérations
sont conduites à des milliers de kilomètres des théâtres.
Citons ainsi le pilotage d’une partie de Barkhane depuis
Mont-Verdun !
Paradoxalement, la dilution de l’espace n’induit
pas forcément de perte d’information. En effet, grâce aux
progrès de l’imagerie et des transmissions, il est assez
aisé de suivre une opération immédiatement et
précisément, y compris au sommet de l’État. Cela peut
d’ailleurs appeler une réflexion sur la juste subsidiarité
dans le commandement.
* * *
En tout état de cause, il n’est de guerre sans
contact. Pour compenser un désavantage asymétrique,
l’adversaire peut décider de se rapprocher ou, à l’inverse,
d’attirer son « ennemi ». Il en est ainsi du combat en
zone urbaine, à Mossoul par exemple, où le terrain abolit
la distance. Même en BSS, où l’avantage technologique
nous permet de frapper de loin et de haut, nos forces
combattent étroitement nos ennemis, parfois au corps à
corps. Je pense notamment aux forces spéciales, qui
interviennent au plus près de l’ennemi.
J’ai ainsi rencontré des militaires du CPA 10 et
j’ai pu mesurer l’intensité de leur engagement, le nombre
d’actions de feu déclenchées comme l’impact
psychologique de leurs missions.
La guerre à distance, c’est donc aussi la guerre
de proximité.
L’attentat de Strasbourg nous a encore
cruellement rappelé combien le territoire national n’est
plus épargné par des actes de guerre. La force Sentinelle
participe ainsi pleinement à la protection des Français, à
leur contact. Visible, elle constitue également une cible,
au même titre que nos militaires déployés en OPEX.
Lors de différents déplacements, il m’est arrivé
de m’interroger quant à la vulnérabilité de nos états majors
face à de telles attaques ciblées.
Collectivement confiant dans notre maîtrise du
ciel, nous en sommes peut-être venus à considérer
comme nul tout risque d’attaque aérienne. Au-delà du
retour des puissances, les drones armés employés par
Daech constituent un avertissement qu’il nous faut, selon
moi, davantage prendre en compte.
Plus globalement, c’est à la perte de systèmes de
transmission et d’information qu’il nous faut nous
préparer, en entretenant nos capacités de résilience et de
rusticité, afin d’être en mesure d’agir « à l’ancienne »,
sans connexion ni information en temps réel. En somme,
d’agir au près, sans assistance à distance.
En fait, ces questions révèlent la tension qui
sous-tend notre politique de défense, et donc la LPM.
La préparation de l’avenir impose de conduire
des programmes d’armements complexes, reposant sur
l’excellence technologique et industrielle et repoussant
les frontières – citons là le cyber et l’espace, nouvelles
sources d’éloignement, mais aussi de confrontations
potentielles.
Dans le même temps, nous conservons
l’ambition d’un modèle d’armée complet, qui suppose de
ne pas négliger la préparation au combat non technologique.
Au fond, c’est aussi notre modèle d’armées qui
est en jeu.
* * *
À ce stade de mon intervention, je souhaite
relever la place singulière de l’armée de terre, au cœur de
cette dialectique entre éloignement et proximité.
Le général Bosser – que je salue – le sait mieux
que quiconque : plus que tout autre armée, l’armée de
terre fait le lien entre les différentes distances au combat,
et il lui revient l’essentiel de la fonction de contact,
auprès des populations.
* * *
J’en viens donc au deuxième axe de notre
colloque : le contact de proximité, fondamental pour
instaurer une paix durable.
Pour les forces françaises, l’intégration parmi
les populations locales, les relations avec les forces
alliées comme la conduite d’actions dites civilo-militaires,
constituent une véritable tradition.
La semaine dernière, à Abidjan, j’ai d’ailleurs
pu constater l’étroitesse des relations entre les FFCI et
les forces ivoiriennes, systématiquement associées aux
divers exercices menés. De même, les armées françaises
continuent d’agir au profit des populations locales dans
le cadre de l’opération Barkhane, notamment grâce à
l’action du SSA. Ces actions sont essentielles pour bâtir
une relation de confiance avec les populations.
Néanmoins, je note une difficulté, et un défi.
D’abord, le durcissement des opérations et
l’accroissement des risques nous ont conduit à renforcer
la protection des militaires. Alors même que nous
dénoncions volontiers l’attitude des forces américaines
en Irak – coupées de la population et retirées derrières
plusieurs couches de blindage – force est de constater
que nous avons dû, nous aussi, opter pour un certain
isolement.
Nous n’avions pas le choix, et il n’est pas
question de faire preuve de la moindre défaillance en la
matière.
Toutefois, ces contraintes rendent plus difficiles
les contacts avec la population. Elles nous imposent de
développer de nouveaux modes d’actions afin de
surmonter le premier abord du guerrier surprotégé.
Auparavant naturelle, la proximité doit faire l’objet d’un
effort particulier pour demeurer une capacité militaire à
part entière.
Ensuite, l’action militaire doit s’inscrire dans un
contexte plus large de sécurisation et de développement,
en lien avec les institutions locales et les nombreuses
forces à l’oeuvre pour la reconstruction – des bailleurs
internationaux aux ONG. Ainsi lors d’un récent
déplacement au Mali à l’invitation du général Bosser, le
général Blachon nous a fait part de la difficulté à
naviguer entre différentes lignes d’opérations qui
s’entremêlent, se succèdent et se déroulent sur des durées
comme des espaces différents.
L’articulation entre action militaire et politique
de développement a été au coeur de l’audition de
M. Rémy Rioux, il y a deux semaines, par la commission
de la Défense de l’Assemblée nationale. Jamais
auparavant la commission n’avait entendu un directeur
général de l’Agence française de développement. Nos
échanges furent riches, et l’ensemble des parlementaires
ont pu témoigner de leur intérêt pour cette question.
* * *
Avant de céder la parole à l’amiral Casabianca –
des frappes sous-marine au combat naval, la marine
connaît elle aussi la diversité du mille – je tiens
simplement à nous mettre en garde contre une
survalorisation des politiques de développement. Nul ne
conteste l’impérieuse nécessité de combiner les effets
militaires et les programmes de développement afin
d’accompagner des États, parfois faillis, vers la sortie de
crise. Toutefois, alors que nous avons pu avoir tendance,
par le passé, à considérer que l’action militaire était
suffisante, ne tombons pas dans l’excès inverse. Oui à
l’effort de développement, mais non à son exclusivité.
L’action militaire est essentielle à l’instauration
d’une paix robuste et durable. Le président de la
République ne disait pas autre chose lorsque, lors de ses
voeux aux armées, il indiquait qu’ « il faudra du temps
pour vaincre la gangrène islamiste » au Sahel.
Ce sont d’ailleurs à ces questions que
s’intéressera la mission d’information sur le continuum
sécurité-développement que s’apprête à créer la
commission que j’ai l’honneur de présider. Après avoir
suivi le déroulement de l’opération Serval puis la
réorganisation de notre dispositif en Afrique, les
parlementaires continuent ainsi de suivre le tempo
opérationnel.
Je vous remercie.

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